RAYMOND RADIGUET

LE DIABLE AU CORPS

ROMAN

BERNARD GRASSET ÉDITEUR

61, RUE DES SAINTS-PÈRES

PARIS-VIe


Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-cema faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclarationde la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cettepériode extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamaisà cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nousvieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devaisme conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé del'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderontde cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés.Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut laguerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandesvacances.

Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaientplutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nouset se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.

Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres,plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromageau chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.

La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont sesmaîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.

Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pourune petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par ungamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimaismon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendîten classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât,parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnéed'une petite sœur, comme moi de mon petit frère. Afin que cesdeux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelquesorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de monfrère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquaià mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste surdeux sœurs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels.J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bongenre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parentsqui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.

À peine mes camarades à leurs pupitres—moi en haut de la classe,accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier,les volumes de la lecture à haute voix,—le directeur entra.Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mesjambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai,tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà,les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate,au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom.Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, touten n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves,me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucunefaute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis ilme pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point.Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fortmes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi graved'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaientcommuniqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille depapier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi.Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'ilconservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourraitplus cacher ma mauvaise c

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