[Extrait des Œuvres complètes de Diderot, éditées par Jules Assézat, tome cinquième, Paris, Garnier Frères, 1875.]
(Écrit en 1760.—Publié en 1796.)
La chronologie n'est point une science à dédaigner, et quand on neconsulte pas avec soin les registres où elle inscrit au jour le jour lesévénements que l'histoire brouille souvent à distance, on risque defausser, par une seule inadvertance, le caractère d'un homme et parfoiscelui de toute une époque. Ce n'est point le lieu, dans ces courtesNotices, d'entamer une discussion à ce sujet, mais nous ne pouvonsnous dispenser cependant de réagir contre une opinion qui pourraitprendre quelque consistance si l'on s'attachait à la valeur de l'hommequi l'a exprimée, il y a quelque temps, dans une collection destinée àavoir beaucoup de lecteurs, celle des Chefs-d'œuvre des Conteurs français(Charpentier, 3 vol. in-18, 1874).
Dans son Introduction aux Conteurs français du XVIIIe siècle,M. Ch. Louandre écrit: «La croisade philosophique ne commence quevers 1750. Diderot ouvre le feu par la Religieuse, et fait revivre toutesles accusations des réformés: le célibat, le renoncement, l'ensevelissementdans les cloîtres sont en contradiction avec les instincts les plusprofonds de l'âme humaine. Ils conduisent au désespoir, à la révoltedésordonnée des sens; ils violent la loi naturelle, et, bien loin de fairedes saints, ils ne font que des victimes. Cette thèse, développée avecune verve éclatante, laissa dans les esprits une impression profonde, etsi l'on veut prendre la peine de comparer la Religieuse et les discussionsqui ont provoqué le décret de l'Assemblée nationale1, portant suppressiondes ordres religieux, on pourra se convaincre que les législateursont en grande partie reproduit les arguments du romancier.»
La Religieuse ne fut publiée qu'en l'an V (1796) de la Républiquefrançaise, et quoiqu'elle fût alors composée depuis trente-cinq ans, elles'était si peu répandue hors des sociétés du baron d'Holbach et deMme d'Épinay, que Grimm lui-même, en 1770, n'en parlait que commed'une ébauche inachevée et très-probablement perdue. Voilà donc toutela fable de l'influence du roman sur les législateurs de 1790 à vau-l'eau.
Nous ne faisons pas cette rectification pour diminuer l'influence qu'apu exercer Diderot sur la Révolution. C'est, outre la préoccupation del'exactitude, parce que cette influence n'est pas, selon nous, celle qu'onlui attribue trop généralement, par souvenir de l'identification, tentéeà un moment par La Harpe, de ses doctrines et de celles de Babeuf.
À qui devons-nous connaissance de ce merveilleux ouvrage? nousne le savons: c'est le libraire Buisson qui l'imprima; mais d'où lui venaitla copie, il ne le dit pas. Il y joignit l'extrait de la Correspondance deGrimm, qu'on a toujours placé depuis à la suite du roman, avec raison,quoi qu'en ait pu penser Naigeon, auquel nous répondrons à ce sujet.
Ce qui est vrai, c'est que l'effet produit avec ou sans l'addition deGrimm fut prodigieux; que les éditions se multiplièrent dans tous lesformats, et que, malgré deux condamnations, en 1824 et en 1826, sousun régime ouvertement clérical, elles n'ont pas cessé de se renouveler.Nous citerons, outre celles de Buisson, in-8o de 411 pages, 1796, et,même date, 2 volumes in-18, avec figures, celles de Berlin (Paris), 1797,in-12; Maradan, 1798, in-12, frontispice; 1799, in-8o, portrait et figuresgravés par Dupréel; 1804, 2 vol. in-8o avec figures de Le Barbier (lesmêmes que celles de l'édition de 1799); Taillard, 1822, in-18; Pigoreau,1822, in-12; Lad